BREVES AMOURS
Pourquoi, m’écrit cette lycéenne, l’amour finit-il toujours par la déception ? Je retiens ce mot : toujours, que les chansons font rimer avec amour. Ma jeune correspondante l’accorde à l’échec. Quelle dérision ! toujours se lie à l’inconstance ! Toujours, c’est pas toujours.
Jeune fille, essaie de comprendre. Tu as un corps, au faîte de sa beauté comme de ses élans. Tu prends feu, tu te jettes dans les bras d’un garçon aussi beau et passionné que toi, mais le rêve déjà est trahi !, tu crois donner tout, tu reçois peu, tu ne comprends plus ce qui t’a appelée vers lui, et le généreux amour a une saveur d’avarice. Quelque chose manque. Quoi ? Tu ne sais. Alors tu t’éloignes, tu vas demander à un second, puis un troisième ce que le premier n’a pu te donner. La multiplicité te divertit, mais elle ne comble pas le vide. Désemparée, tu t’interroges. Autour de toi, on dit que l’amour n’est pas fait pour durer. L’amertume.
Ne t’étonne pas, jeune fille, ne crois pas ce qu’on te dit et que vérifient tes expériences écourtées. C’est lâche, corrupteur et faux. L’amour est très capable de durer, mais il faut un peu d’arithmétique : pour aimer, il faut être deux, et pour être deux, il faut d’abord être un. Pour tout donner, il faut avoir quelque chose. Pour atteindre la plénitude, ne pas être insuffisant.
Avant de tirer des jugements sur l’amour, regarde-toi. Tu fais défaut. Ton corps est accompli, ton âme est inachevée. Quoi que tu fasses, tu n’offres qu’une moitié de toi, et ton ami pas davantage. Deux raisons de vous décevoir, et pas une de vous aimer entièrement.
Apprends donc à être toi. Comment être soi ? En se fabriquant, dans la solitude, non pas celle du malentendu avec les autres, mais au contraire celle qui nous ouvre tout grand aux puissances éducatrices que sont un peu de science, la lecture, les arts, la présence d’innombrables autres, le mystère, le silence en nous-même. Peu à peu cette âme dénudée accumule un trésor inépuisable, qui s’appelle toi, et que tu pourras enfin offrir, sans craindre de manquer. Ainsi durera l’amour, s’il prend et reçoit sans compter. Au fond, il n’a pas de secret : il met l’infini de son côté. Des cœurs remplis, des âmes accomplies peuvent prendre et donner perpétuellement : il y a toujours.
Alors les mots reprennent sens : quand tu te donnes, tu donnes vraiment quelque chose et quelqu’un, non des bribes ou une ébauche. L’amour a la consistance de l’être. Laisse-le mûrir avec toi. Estime-le assez pour lui prêter une soif inépuisable, comme l’esprit avec lequel il se confond, et un grand désir d’infini qui porte les sentiments humains si près de la transcendance. Engrange tes moissons, patiemment et humblement, rends-toi digne de la prière que te fera celui qui t’aime, comme si tu étais un dieu, prépare-toi à exaucer jour après jour ce suppliant d’amour, et fais-toi aussi cette suppliante. Toujours sera toujours.
France Quéré
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